Début 2010, j'ai été hospitalisé
deux mois pour un séjour de désintoxication médicamenteuse dans un service psychiatrique spécialisé.
C'était la première hospitalisation de ce type dans ma vie, mais quelle expérience humaine exceptionnelle !
J'y ai vraiment expérimenté l'équivoque énoncée implicitement dans le livre de "Vol au dessus d'un nid de coucous" (Kesey) : à l'extérieur, les gens vivent comme des fous ... tandis qu'à l'intérieur régnait une atmosphère de respect, de calme, de profondeur relationnelle. Nombreuses étaient les personnes surdouées et/ou ultrasensibles, blessées par la violence, le stress, les manipulations, et donc inadaptées au monde extérieur tellement agressif et décalé par rapport à l'essence même de la vie.
Disposant d'un piano, bien qu'il fût d'origine chinoise et installé dans un couloir, j'ai profité du temps libre que ce séjour m'octroyait pour en jouer plusieurs heures par jour, tout au mois durant le premier mois.
Un de mes rêves anciens, ou plutôt une illusion, était de devenir pianiste de concert, de remplir les salles du monde entier, d'être applaudi et reconnu pour ma musique personnelle, celle que j'improvise, mais qui est tellement décalée et atypique ... qu'elle ne peut être comprise et appréciée que par les artistes habitués à l'art contemporain ... ce que j'ai assez vite compris.
Un soir, une personne hospitalisée m'a fait voir le DVD d'un concert du pianiste Richard Claydermann (que je ne connaissais pas).
Le lendemain matin, tremblant (par manque médicamenteux), fibrillant (le coeur électriquement décroché) et dans un état particulier d'angoisse "flottante" (due au sevrage), j'ai écrit ce qui suit. J'étais assis dans un fauteuil à côté d'une volière de canaris chanteurs qui m'irritaient particulièrement, et une infirmière arrosait les nombreuses plantes du couloir, d'où ces allusions à la fin du récit.
Je vous le partage sans le modifier.
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Réflexions d'un matin fibrillant et tremblant
(jeudi 18 février 2010)
Hier j'ai entendu
Un pianiste qui joue "comme" moi
Et il est beau, en plus,
Peut-être plus que moi
Mais à chacun son charme spécifique !
Bien sûr, il joue "mieux" que moi :
Il a la technique,
Il a les mains intactes
Il a des milliers d'heures de pratique
Mais on a la même oreille
Et la même distinction musicale :
Il joue par l'écoute
Une note n'est jouée
Que si elle est belle
Et qu'elle a sa raison d'être
Il sait jouer dans tous les styles
Il y arrive
Moi pas
Mais les
styles que je sais jouer
Il les joue comme moi
Lui, il a été reconnu
Par le monde, le public, les médias
Il remplit les salles
Chez les fous du dehors
Moi, j'ai quelques auditeurs
Chez les gens blessés d'ici
Blessés car ils sont incompris
Différents, rejetés, trop sensibles, agressés
Blessés parce qu'ils sont blessés
Blessés parce que nous sommes
Inadaptés au monde tel qu'il est
Il aurait fallu "s'adapter"
A la violence
Au manque de respect
Au manque de sensibilité
Au manque de finesse
Au manque de tout le reste
Qu'on ne sait pas nommer
Alors, les fous, c'est nous
Parmi les canaris
Et les plantes qu'on arrose
On nous occupe
On nous drogue
Pour qu'on ne dérange plus
Pour qu'on ne dénonce plus
Ce monde atroce et absurde
Dans lequel il faudra retourner
Pour y mourir un jour
Y être enterré
Dans un cimetière tranquille
D'ici-là
La vie continue
Les canaris chantent encore
Et les fleurs nous sourient ...